Teologia Da Libertação e Teoria Social

  • Published on
    14-Jan-2016

  • View
    214

  • Download
    0

DESCRIPTION

Social Sciences and Missions 22 (2009) 311–316 © Koninklijke Brill NV, Leiden, 2009 DOI 10.1163/187489309X12499136833408 brill.nl/ssm Social Sciences and Missions Sciences…

Transcript

Social Sciences and Missions 22 (2009) 311–316 © Koninklijke Brill NV, Leiden, 2009 DOI 10.1163/187489309X12499136833408 brill.nl/ssm Social Sciences and Missions Sciences sociales et missions Review Essay Marxisme, Christianisme, Th éologie de la libération Michael Löwy CNRS, France Roland Boer, Criticism of Heaven : On Marxism and Th eology (Historical Materialism Book Series, N˚18). Leiden : Brill, 2007, xxiv + 472 pp., hdbk : €104.00, ISBN 978-90-04-16111-5. Gerd-Rainer Horn, Western European Liberation Th eology, 1924-1959 : Th e First Wave . Oxford : Oxford University Press, 2008, 336 pp., hdbk : £60.00, ISBN 978-0199204496. Caroline Sappia, Paul Servais, Françoise Mirguet, Les relations de Louvain avec l’Amérique latine (1953-1983) : Entre évangélisation, théologie de la libération et mouvements étudiants (Archives de l’Université catholique de Louvain, N˚14). Louvain-la-Neuve : Academia-Bruylant, 2006, 186 pp., € 23.00, ISBN 2-87209-845-3. Plusieurs ouvrages récents abordent les rapports entre marxisme et religion, le christianisme de gauche et la théologie de la libération, en Europe et en Amérique Latine. Nous allons brièvement discuter ici trois de ces travaux. L’imposant volume publié par Roland Boer, Criticism of Heaven. On Marxism and Th eology est bien écrit et subtile. Il ne manque pas d’humour et d’esprit et il n’a pas d’équivalent dans la littérature existante sur les rapports entre marxisme et religion. Il y a trois sections principales, qui discutent huit auteurs : 1) Le marxisme biblique : Ernst Bloch et Walter Benjamin ; 2) Les marxistes catholiques : Louis Althusser, Henri Lefebvre, Antonio Gramsci, Terry Eagleton ; 3) Le tournant 312 M. Löwy / Social Sciences and Missions 22 (2009) 311–316 protestant : Slavo Zizek, Th eodor W. Adorno. On peut regretter l’absence de certains auteurs – comme Lucien Goldmann, dont l’argument sur l’analogie entre le pari socialiste et le pari pascalien est très important – mais le choix de l’auteur contient la plupart des fi gures importantes en Europe. L’absence d’une discussion plus approfondie de la théologie de la libération – mentionnée ici ou là – est décevante. Le traitement de chaque auteur est intéressant et bien documenté, mais il y a quelques problèmes. Par exemple, dans le chapitre sur Bloch – un des plus réussis – il n’y a pratiquement pas de discussion du livre Th omas Münzer, théo- logien de la révolution (1921). Ce silence est surprenant, puisqu’il s’agit sans doute d’un des ouvrages les plus importants de Bloch concernant les rapports entre marxisme et théologie. Quant au chapitre sur Walter Benjamin, il ne suit pas un ordre chronologique, ce qui empêche de rendre compte du mouve- ment de sa pensée. En outre, il est surtout un commentaire du Livre des Passages, qui a peu de rapports directs avec la théologie, tandis que les Th èses sur le concept d’histoire, où la théologie – dans ses rapports au marxisme – occupe une place centrale, n’est mentionnée qu’en passant. D’autre part, le concept de « marxisme catholique » pour un auteur comme Gramsci me semble bien problématique ; certes, l’auteur explique qu’il se réfère à la culture catholique dans laquelle vivait le révolutionnaire italien, mais le terme « marxiste catholique » est incompatible à la fois avec la critique lucide et sans concessions que fait Gramsci de l’Eglise catholique romaine, et avec sa sympathie avouée pour la Réforme protestante, qu’il voudrait prendre comme paradigme pour la réforme morale et intellectuel du socialisme. Enfi n, le terme de « tournant protestant » me paraît peu approprié à l’œuvre d’Adorno, même s’il a écrit un livre sur Kirkegaard. L’ouvrage de Gerd-Rainer Horn, Western European Liberation Th eology 1924- 1959. Th e First Wave s’intéresse aussi aux rapports entre le christianisme et la gauche, mais moins à la théologie qu’aux pratiques sociales et politiques. C’est, à ma connaissance, le premier à proposer une vue d’ensemble de la gauche catholique Européenne de la première moitié du siècle dernier. Je re viendrais plus loin sur le titre, qui risque de susciter quelques malentendus. Le livre n’a pas la prétention d’être exhaustif. Comme le reconnait l’auteur, plusieurs personnages ou réseaux importants manquent à l’appel, comme le père Lebret et son groupe « Economie et Humanisme ». On pourrait ajouter plusieurs autres absences, notamment en France : Charles Peguy ; le mouvement des Chrétiens Socialistes des années 1930 ; « Témoignage Chrétien » et la Résistance ; les Chrétiens Progressistes, liés au PCF ; la gauche de la CFTC ; etc. M. Löwy / Social Sciences and Missions 22 (2009) 311–316 313 Ce qui manque surtout c’est une défi nition plus précise du concept de « gauche catholique », dont les frontières apparaissent parfois, dans les diff érents chapitres, un peu fl oues. La recherche concerne la France, la Belgique et l’Ita- lie – accessoirement l’Allemagne – trois pays où la gauche catholique a connu un essor signifi catif à partir des années 1930, pour atteindre son point le plus haut dans les années de la Libération (1944-46), et décliner par la suite. Le point de départ du livre est l’Action Catholique, et en particulier la JOC (Jeunesse Ouvrière Chrétienne) fondée par le père Joseph Cardijn (Belgique) en 1924. Selon l’auteur, l’Action Catholique spécialisée, qui a connu une dyna- mique interne d’autonomisation et auto-détermination, a été, jusqu’à la Deuxième Guerre Mondiale, surtout une aff aire franco-belge. Ce sont les laïques qui ont constitué le moteur du changement dans l’Eglise catholique, avec le soutien de quelques théologiens et intellectuels comme Yves Congar, Marie- Dominique Chenu, Emmanuel Mounier et Jacques Maritain. L’humanisme intégral (1936) de ce dernier a été sans doute l’ouvrage le plus infl uent de l’avant- guerre, en proposant un idéal historique fondé sur la justice, la dignité et l’amour, capable de dépasser toute oppression de classe ou de caste. Si l’on trouve une certaine ouverture aux idées socialistes chez Maritain, Mounier ira bien plus loin, en proclamant que « le capitalisme doit être supprimé et rem- placé par une organisation socialiste de la production et de la consommation » ( Qu’est-ce que le Personnalisme ? 1946). L’attention de l’auteur va se porter aussi sur le cas italien, où plusieurs réseau se sont constitués au moment de la chute du fascisme (1943-45) : le groupe des « Dossetiens » – Giuseppe Dossetti, Amintore Fanfani, Giorgio La Pira – qui réussira a avoir 35% des voix au Congrès de Venise de la Démocratie Chrétienne en juin 1949, mais se dissoudra peu après ; la Sinistra Cristiana (Gauche Chrétienne) de Felice Balbo et Franco Rodano, qui fi nira dans les rangs do PC Italien en 1945 ; le Parti Chrétien-Social, inspiré par Proudhon et Mounier, qui avait réussi à élire un député à l’Assemblée Constituante en 1946, mais disparaîtra de la scène politique quelques années plus tard ; et des prophètes iconoclastes locaux, comme Don Primo Mazzolari et Don Zeno Saltini, dont les tentatives d’organisation de réseaux de militants sociaux seront réprimées par le Vatican vers 1950-51. Les deux derniers chapitres concernent à nouveau le terrain franco-belge. Fondé en 1941, le Mouvement Populaire des Familles (MPF) deviendra le plus important mouvement social à base de masse de la « première vague » du catholicisme de gauche français, notamment pendant les années 1944-45, quand il atteindra quelque cent mille adhérants ; son équivalent belge – limitée 314 M. Löwy / Social Sciences and Missions 22 (2009) 311–316 à la Wallonie francophone – n’aura jamais la même infl uence. Renforcé à partir de 1943 par l’affl ux de militants syndicaux et politiques de la gauche séculière (mise hors la loi par Vichy) le MPF connaîtra un mouvement d’auto- nomisation et de-confessionnalisation, se transformant de mouvement de l’apostolat laïc de l’Eglise en mouvement ouvrier indépendant. Suite à l’ouvrage retentissant de H. Godin et Y. Daniel, La France, pays de mission (1943), la « Mission de France » va développer un travail destiné à convertir les masses ouvrières « païennes », en établissant des communautés chrétiennes de base dans les quartiers populaires, et peu après, en lançant l’ex- périence des prêtres ouvriers ; une expérience analogue – bien plus réduite – aura lieu en Belgique, avec la Mission des Ouvriers de la Vierge des Pauvres. Comme dans le cas du MPF, les missionnaires fi niront par adopter le point de vue des ouvriers, c’est à dire, en France dans l’après guerre, de la CGT, sinon du PCF ; ainsi, pour l’équipe parisienne des prêtres ouvriers, dans un document collectif envoyé au Cardinal Feltin en 1953, la lutte de classes est « une réalité brutale imposée à la classe ouvrière. C’est une lutte menée par le camp unifi é des riches contre la classe ouvrière, aidé de tous côtés par les forces qui constituent ses piliers ; pour le moment, aux yeux des ouvriers, l’Eglise est un de ces piliers ». Peu après, comme l’on sait, le Vatican mit fi n à l’expérience… La majorité des cas étudiés dans ce livre concerne l’espace franco-belge ; en fait, ces expériences sociales ont été beaucoup plus importantes – et plus radi- cales, en termes de gauche – en France qu’en Belgique. Dans sa conclusion, l’auteur rappelle que cette « première vague » du catho- licisme de gauche a beaucoup contribué aux débats du Concile Vatican II, qui a été, à son tour, le point de départ d’une « deuxième vague », non moins importante, qui dépassera l’Europe et aura un impact considérable en Amérique Latine. C’est dans ce continent que prendra son essor, après la conférence des évêques latino-américains de Medellin (1968), la Th éologie de la Libération, dont les principaux représentants, comme Gustavo Gutierrez, ont étudié en Europe et ont été infl uencés par la « première vague » du catholicisme de gauche, notamment français et belge. L’auteur reconnaît que la théologie de la libération est surgie dans un contexte géographique, sociopolitique et culturel diff érent, mais il pense néanmoins qu’il s’agit essentiellement du même phénomène : d’où le titre du livre, « La théologie de la libération d’Europe occidentale 1924-1959 ». Il me semble que ce titre risque de créer plus de confusion que de clarté, en identifi ant, de façon M. Löwy / Social Sciences and Missions 22 (2009) 311–316 315 anachronique, deux réalités socioreligieuses profondément distinctes, parce que appartenant à deux univers historiques, économiques et sociopolitiques très diff érents : l’Europe d’avant le Concile, l’Amérique Latine d’après la révo- lution cubaine. Certes, les militants de la Jeunesse Universitaire Catholique (JUC) brésilienne se sont inspirés de Lebret ou Mounier (beaucoup moins de Maritain), mais ils ont emprunté ces idées de la gauche catholique française pour inventer en 1960-61 quelque chose de nouveau, à partir de la perspec- tive des peuples des pays dépendants, qui deviendra plus tard la théologie de la libération. Quelles que soient les réserves qu’on peut avoir sur le titre, ce livre est sans doute un apport majeur à la compréhension des dynamiques internes des mouvements catholiques laïcs en Europe, et de la vitalité des courants de gauche dans la culture catholique de la première moitié du 20 ème siècle. Les rapports entre le catholicisme européen et celui d’Amérique latine est précisément le thème du recueil collectif organisé par Caroline Sappia et Paul Servais, Les relations de Louvain avec l’Amérique latine. Entre évangélisation, théologie de la libération et mouvements . Ce livre, introduit par deux études générales sur le fait religieux en Amérique Latine (Michel Bertrand) et l’Eglise catholique dans le sous-continent (Rodolfo de Roux) contient une série de travaux intéressants sur le rôle de l’Université Catholique de Louvain (UCL) par rapport à cette Eglise. Une présentation générale (Paul Servais) est suivie de travaux sur le Collège pour l’Amérique Latine (Caroline Seppia), sur le rôle-clé de quelques femmes belges et Latino- américaines dans ce processus d’échange culturel et amical (Ana Maria Bidegain), sur les étudiants colombiens à l’UCL (William Quezada), enfi n, sur le rapport de l’UCL à la théologie de la libération (Pierre Sauvage). C’est cette dernière problématique qui nous intéresse ici. Comme le rappelle Paul Servais, le prêtre colombien Camilo Torres est passé par l’UCL entre 1955 et 1958 ; proche ami de François Houtart, il deviendra vice-recteur du Collège pour l’Amérique. Diplômé en 1958 avec un mémoire intitulé « Approche sta- tistique de la réalité socio-économique de la ville de Bogota », il rentre en Colombie, où il sera désigné aumônier à l’Université de Bogota. Président du premier Congrès National de Sociologie en Colombie (1965), Camilo Torres tente en 1965 de fonder un courant politique, le Mouvement d’unité popu- laire. Cette tentative ayant échoué, il adhére à l’Armée de Libération Nationale (ELN), d’inspiration guévariste. Comme l’on sait, il tombe le 15.2.1966 dans un aff rontement avec les militaires. 316 M. Löwy / Social Sciences and Missions 22 (2009) 311–316 Sa légende, observe Paul Servais, a contribué à l’image « radicale » de Louvain en Amérique latine, une renommée qui poussera sans doute bon nombre d’étudiants originaires du sous-continent vers l’UCL. L’ami belge de Camilo Torres, le prêtre François Houtart, a été sans doute la fi gure la plus importante dans les échanges entre Louvain et l’ Amérique Latine à propos de la théologie de la libération. Comme l’observe à juste titre P. Sauvage, il a été un véritable catalyseur. Sociologue, – il est Directeur du Centre de recherches de sociologie religieuse – théologien, fi n connaisseur de l’Amérique Latine, il a été la référence pour plusieurs générations d’étudiants du sous-continent à Louvain. Invité par les évêques latino-américains pour préparer la Conférence de Medellin (1968), il peut être considéré comme un des inspirateurs de la théologie de la libération, formulée pour la première fois par Gustavo Gutierrez en 1968. En 1976, Houtart va fonder un nouveau Centre, le CETRI (Centre Tricontinental), à Louvain-la-Neuve, où la théolo- gie de la libération jouera un rôle important. Enfi n, il contribuera, aussi en 1976, à fonder l’Association de théologiens du Tiers-Monde. Une autre fi gure importante de Louvain mentionnée par P. Sauvage est le théologien et philosophe d’origine cubaine Adolfo Abascal. Animateur du Centre Religieux Universitaires, et initiateur d’un groupe de réfl exion belgo- latino-américain autour de la théologie de la libération, Abascal est en contact direct avec Gustavo Gutierrez et son Centre d’Etudes et de Publications à Lima. Comme l’on sait, Gutierrez a étudié à Louvain entre 1951 et 1955. Une des principales lacunes de ce recueil est l’absence de toute analyse sur ce séjour, et sur le rôle de Louvain dans la formation de la culture religieuse, théolo- gique et politique du fondateur de la théologie de la libération. Une autre lacune concerne l’absence de réfl exion sur le rapport des ensei- gnants et étudiants latino-américains de Louvain avec le marxisme. La liste de sujets de thèse rassemblée par Paul Servais témoigne d’une forte incidence de thèmes marxistes, non seulement chez les étudiants de François Houtart, mais aussi, ce qui est plus étonnant, chez ceux – en philosophie – de Jean ladrière. Quel type d’échanges eurent lieux au sujet du marxisme à Louvain ? Dans quelle mesure les débats pour ou contre l’utilisation du marxisme par la théo- logie de la libération ont-ils eu lieu à l’UCL ? Hélas, ces questions ne sont pas abordées dans ce livre… Copyright of Social Sciences & Missions is the property of Brill Academic Publishers and its content may not be copied or emailed to multiple sites or posted to a listserv without the copyright holder's express written permission. However, users may print, download, or email articles for individual use.